Rencontre avec un archéologue du littoral

« La Vendée, comme le reste de la façade atlantique, a été très abîmée par les nombreuses tempêtes qui se sont abattues l’hiver dernier. Ces dépressions à répétition grignotent le littoral, détruisent des sites archéologiques mais en font apparaître de nouveaux. Ex à l’île d’Yeu ».

La rencontre avec Jean-Marc Large est publiée par France Bleu, que vous pouvez retrouver ici.

Erratum : « Les dunes de Pors Hir ont reculé de trois mètres en une nuit. Une partie considérable d’un site de fabrication de briques datant de l’âge du fer, connu depuis 2000, a disparu du même coup » : le site de Pors Hir est un amas de briquetage, lié à la production de sel.

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Île d’Yeu : La Pointe du Châtelet (Vendée)

Par Annabelle Chauviteau

Présentation du site

Parmi les sites de l’Île d’Yeu ayant livré des témoins d’occupation protohistorique, le site de la Pointe du Châtelet, inscrit à l’inventaire des Monuments Historiques (MH) depuis 1986, présente les vestiges les plus remarquables et les plus spectaculaires.

Fig. 1 – Localisation générale

Localisé sur la côte méridionale de l’île (Fig. 1), le site, également associé au toponyme « La Redoute Romaine », est établi sur un promontoire rocheux naturellement protégé par des falaises d’une dizaine de mètres (Fig. 2). Il présente les vestiges d’un puissant rempart de plus de 3 m d’élévation dont l’empreinte sur le paysage est particulièrement marquante (Fig. 3, et voir infra Fig. 7 et 8). Construit en pierres et en terre – et probablement en bois – cet ouvrage défensif, partiellement fouillé, barre sur plus de 200 m de longueur la presqu’île du Châtelet, délimitant un espace de plus de 10 ha.

Fig. 2 – Vue aérienne de la Pointe de Châtelet (cl. J.-N. Guyodo)
Fig. 3 – Topographie du site (d’après le référentiel Litto3D)
Un site mal connu

La documentation archéologique disponible provient essentiellement de prospections de surface. Composée de plusieurs collections, surtout privées, elle n’a fait l’objet d’aucune synthèse. Les données archéologiques les plus consistantes, bien que lacunaires, concernent l’architecture du rempart et proviennent d’un sondage de 18 m² réalisé en 1985 par N. Rouzeau (Fig. 4 et 5).

Fig. 4 – Vue du sondage de 1985 (cl. N. Rouzeau)

Partiellement fouillé, sur environ un mètre de profondeur, l’ouvrage défensif est constitué d’un talus présentant plusieurs lignes de parement de pierres présentant des traces de calage de poteaux, ce qui laisse supposer différentes phases de construction et la présence d’une palissade. La fortification est complétée par deux fossés : le premier, large d’environ 2,50 m à l’ouverture et probablement profond, est immédiatement situé en contrebas du talus, le second, plus modeste (moins d’un mètre de largeur et de profondeur), est placé en avant du premier.

Fig. 5 – Coupe transversale du rempart (D.A.O. N. Rouzeau et A. Levillayer)

Le mobilier céramique collecté à l’occasion de ce sondage atteste une occupation du site au cours de la Tène D. Toutefois, étant donné le caractère partiel et incomplet du sondage, cet horizon chronologique, bien que plausible, n’est pas nécessairement représentatif de la période d’utilisation du rempart dont la chronologie est probablement plus large.

Au reste, le mobilier lithique et céramique provenant des nombreuses prospections de surface effectuées sur le site témoigne d’une occupation plus précoce du site, au Bronze ancien et/ou au Néolithique final. Les ramassages de surface ont  notamment livré des tessons à décor de cordon digité (Fig. 6), que l’on peut attribuer au Bronze ancien. Quant au corpus lithique, malheureusement en partie dispersé ou perdu, certaines pièces – armatures de flèche à pédoncule, à base convexe, à crans opposés – accréditent l’hypothèse d’une occupation du site dès le Néolithique final.

Fig. 6 – Céramique à décor de cordon digité (cl. A Chauviteau)
Un potentiel archéologique remarquable, mais menacé

Outre le rempart monumental, le site présente, en arrière d’une avancée rocheuse appelée « Le Petit Châtelet », un second talus de 21 m de longueur flanqué d’un fossé peu marqué d’environ 4 m de largeur et le long duquel s’organise un empierrement suggérant la présence d’une substruction.

Au centre de l’espace enclos, se situe une vaste dépression circulaire au centre de laquelle on perçoit un aménagement empierré (retenue d’eau ?). À l’ouest de la dépression, on peut aussi observer, sur une trentaine de mètres de longueur, un alignement de 23 pierres dressées.

Bien que protégé au titre des codes du Patrimoine et de l’Environnement, le site de la Pointe du Châtelet n’en subit pas moins une forte pression touristique, ce qui entraîne une dénudation des sols et une érosion préjudiciable à l’intégrité de ses vestiges immobiliers et mobiliers.

Un projet de prospection thématique interdisciplinaire

L’intérêt du site, l’ampleur de ses structures, mais également les menaces qui pèsent à terme sur sa conservation, justifient la mise en oeuvre de travaux visant à synthétiser et compléter les données existantes. Dans le même temps, l’étude du site soulève d’importantes difficultés méthodologiques.

La fouille du rempart supposerait la mise en oeuvre d’une longue tranchée transversale (de 25 à 30 m au moins). Par ailleurs, étant donné la puissance attendue de la stratigraphie – de l’ordre de 4 m au moins sous le talus – il conviendrait d’aménager plusieurs paliers de sécurité sur une largeur de 10 à 15 m. La réalisation de tels terrassements implique des moyens mécaniques, puisque l’on peut situer le cubage prévisionnel entre 250 et 450 m³… Or les mesures de protection qui s’appliquent au site interdisent cette option, ainsi que toute fouille extensive.

Ces contraintes conduisent à privilégier des approches moins pénalisantes sur l’environnement. Dans cette perspective, sont proposées des méthodes non intrusives destinées à cibler d’éventuelles investigations ultérieures sur des fenêtres limitées mais susceptibles de documenter la stratigraphie et la chronologie du site.

Démarche et méthodes envisagées

Le projet d’étude consiste en une prospection thématique interdisciplinaire articulée autour de 4 axes :

1 – Inventaire, récolement et étude des collections de mobilier

L’objectif est de produire une synthèse des données existantes et de caractériser les horizons chronologiques du site. On s’attachera en outre à localiser, aussi précisément que possible, la provenance des objets sur le site.

2 – Analyse détaillée de la micro-topographie du site

Ce volet se fondera sur l’analyse sur SIG (système d’information géographique) des données LiDAR (light detection and ranging) brutes acquises par l’IGN et le SHOM (service hydrographique et océanographique de la Marine) pour la réalisation du référentiel altimétrique Litto3D. Ce volet s’attachera à identifier des anomalies topographiques susceptibles d’indiquer des structures en creux et en élévation (Fig. 3, 7 et 8). Une analyse minutieuse de la topographie fournira en outre une grille de lecture complémentaire des prospections systématiques effectuées sur le terrain.

Fig. 7 – Analyse morphométrique du MNT (Litto3D)
Fig. 8 – Vue 3D du site les données Litto3D (exagération du relief : 5x)

3 – Prospection géophysique

Compte tenu de la surface de l’éperon et du contexte géologique (substrat rocheux formé d’orthogneiss fortement diaclasé), est envisagée une cartographie de l’ensemble du site par prospection électromagnétique en considérant deux profondeurs d’investigation (0-1 m et 1-2 m). Celle-ci pourra rendre compte de la profondeur d’apparition du substrat rocheux et détecter la présence de zone de creux (diaclases, structures). Les zones les plus faciles d’accès feront l’objet d’une prospection magnétique en adoptant une profondeur d’investigation d’un mètre. Cette méthode, récemment employée avec succès sur d’autres sites de l’Île d’Yeu (Pointe de la Tranche, Ker Daniaud, Pointe du Port de la Meule), devrait permettre de discriminer structures archéologiques et structures naturelles.

4 – Prospection phyto-archéologique

Conjointement à la réalisation des prospections géophysiques, des relevés botaniques sont envisagés selon un carroyage systématique constitué d’unités d’enregistrement de 10 m de côté. La démarche vise à appréhender, à l’échelle du site, la distribution spatiale des espèces végétales selon leurs affinités écologiques. Étant donné le contexte pédologique (sols assez superficiels et plutôt bien drainés sur substrat rocheux), on s’attachera en particulier à étudier les occurrences éventuelles d’espèces affectionnant les sols frais voire humides, possiblement indicatrices de sols profonds et susceptibles de signaler la présence de structures en creux comblées. Conjuguée aux prospections magnétiques dont elle pourra faciliter l’interprétation, la méthode permettra en outre, au travers d’une cartographie des espèces protégées, de délimiter les secteurs incompatibles avec la mise en oeuvre de sondages archéologiques.

Sans préjuger des résultats des prospections de terrain, tant géophysique que botanique, on peut attendre de ces démarches des éléments d’appréciation de l’organisation spatiale du site et de ses potentialités archéologiques. On peut également en espérer des perspectives concrètes et réalistes pour la mise en oeuvre, à plus long terme, d’une stratégie de fouille pluriannuelle.

Brétignolles-sur-Mer : Le Marais Girard (Vendée)

Par Thomas Vigneau

Présentation du site
Fig. 1 – Localisation de l’opération au 250 000e

Localisé au sud-est de station balnéaire de Brétignolles-sur-Mer (Fig. 1), à environ 500 m du centre-ville, le site du Marais Girard s’étend sur l’estran entre la rive gauche du ruisseau de la Normandelière et le platier des Roches du Repos (Fig. 2 et 3). Il correspond à un paléo-estuaire associé à des séquences quaternaires dont la mise en place remonte au Pléistocène moyen ou supérieur.

Fig. 2 – Localisation de l’opération au 25 000e

La plage actuelle est située en contrebas d’un cordon dunaire en partie artificiel en arrière duquel se développe le vallon humide de la Garenne du Marais Girard. Exception faite de l’emprise occupée par la base nautique de la Normandelière, immédiatement située en arrière du rivage, cette basse plaine principalement vouée à l’agriculture reste peu impactée par les aménagements urbains et touristiques.

Fig. 3 – Le Marais Girard – synthèse cartographique

Toutefois, un projet de port de plaisance en eau profonde est actuellement en discussion sur la rive gauche du ruisseau de la Normandelière à proximité immédiate du site du Marais Girard. Il constitue une menace pour la conservation des séquences sédimentaires quaternaires dont l’intégrité est par ailleurs menacée par les démaigrissements récurrents subis par la plage.

Historique des recherches et contexte archéologique

Prospecté par R. Joussaume depuis la fin des années 1960, l’estran du Marais Girard a livré, au nord-ouest de la plage de la Normandelière, des traces d’occupation campaniforme (tessons de céramique à décor incisé et pièces lithiques issues de débitage côtier) sous la dune actuelle, dans des niveaux interprétés comme des limons éoliens (Joussaume 1970).

Suite à la mise en évidence du site (EA 85035 0002), des campagnes de prospection, principalement conduites sous l’égide du Groupe Vendéen d’Études Préhistoriques (GVEP), se sont multipliées sur le littoral brétignollais, notamment depuis la découverte en 1988, sur la plage voisine de La Parée, d’un gisement paléontologique à Elephas antiquus associé à une séquence tourbeuse vraisemblablement datée de l’interglaciaire Éémien (~ 132-122 ka BP).

Les nombreuses prospections conduites depuis près d’une trentaine d’années attestent la fréquence de sols organiques dont le démantèlement tend aujourd’hui à s’accentuer du fait d’une recrudescence de l’érosion marine. Le constat vaut particulièrement pour le site du Marais Girard où deux séquences tourbeuses, désignées T1 et T2 par leur inventeur (Labrude et al. 2000) ont été mises en évidence en 1995. La première (T1 / EA 85035 0030) est située dans la partie inférieure de l’estran, la seconde (T2) est visible plus haut sur la plage, au pied de la dune actuelle (Fig. 3).

Les données collectées sur les deux tourbières proviennent pour l’essentiel de prospections réalisées à la faveur de l’apparition fugace des paléosols organiques. Néanmoins, l’étude de ces séquences, plus particulièrement des niveaux se rattachant à T2, a depuis peu bénéficié de nouvelles données (notamment d’une datation radiocarbone) en lien avec les investigations réalisées à l’automne 2014 par l’Inrap lors d’un diagnostic préalable à la construction du port de plaisance (Raja et al. 2015 ; Rousseau et al. 2015). Par ailleurs, un programme d’études, initié en 2015 à l’occasion d’une prospection thématique (Vigneau 2016), est en cours pour restituer à travers un temps historique très long la dynamique paléogéographique de l’estuaire du Marais Girard.

Le site : état de la question

Au même titre que le site de la Parée, où des niveaux tourbeux pléistocènes et holocènes sont observés depuis le début du XXe siècle, le Marais Girard constitue un site privilégié pour l’étude des paléoenvironnements quaternaires.

La position stratigraphique des séquences organiques conduit à en attribuer l’origine à deux interglaciaires distincts – Holocène (Subboréal) pour les niveaux du haut de l’estran (T2), interglaciaire anté-wechselien (vraisemblablement Éémien) pour les niveaux situés plus bas (T1).

Située à une altitude légèrement inférieure au niveau marin actuel (vers -1,25 NGF), la tourbière T1 présente des macro-restes végétaux et notamment quelques troncs d’arbres couchés. Ces vestiges caractérisent un environnement palustre soustrait à l’influence saline, dont le développement s’est effectué au voisinage des plus hautes mers de l’époque, à une altitude supérieure de 2 à 3 m au niveau marin moyen. Compte tenu des cotes actuelles des pleines mers de vives eaux (autour de 6 m), on peut estimer que le site se rapporte à un niveau marin inférieur de 3 à 7 m au niveau actuel.

Une prospection effectuée en janvier 2001 sur le site a livré une molaire et quelques vestiges osseux attribuables à l’éléphant antique (Large 2008), accréditant ainsi l’hypothèse d’une tourbière antérieure à la fin de l’Interglaciaire Éémien, possiblement contemporaine du site de La Parée.

Le sommet de la tourbière est scellé par un sol hydromorphe de teinte gris-bleu, très compact, formé à partir d’argiles finement sableuses. Témoignant d’un contexte engorgé, ce Gley suggère un dépôt d’alluvions fluvio-marines attribuable à une phase de transgression marine. Il est coiffé par un horizon sableux consolidé par un ciment riche en oxydes ferriques, en lien avec un épisode régressif postérieur. On retrouve le Gley argileux à la base d’une micro-falaise située en haut de l’estran (Fig. 4), au pied de la dune artificielle (vers 3,50 m ~ 3,80 m NGF). La partie supérieure de cet horizon d’environ 50 cm d’épaisseur, a livré un lot de pièces lithiques constitué de galets aménagés et d’éclats laminaires retouchés selon une technique proche du débitage Levallois (Labrude et al. 2000). Cette industrie attribuable au Paléolithique moyen rend compte d’une occupation — sinon d’une fréquentation — du rivage par des groupes de Néandertaliens postérieurement à un maximum transgressif qui a atteint ou dépassé le niveau marin actuel. Le contexte stratigraphique de ces argiles plaide pour une attribution à l’Éémien.

Fig. 4 – Coupe 1, micro-falaise

Les argiles fluvio-marines sont recouvertes par des dépôts hétérométriques à matrice sableuse à limoneuse dont la base comporte une abondante charge de graviers et cailloux de quartz suggérant une mobilisation par solifluxion en contexte périglaciaire. Au vu de leur physionomie et de leur contexte stratigraphique, ces dépôts de pente peuvent être attribués au Weichéslien.

Fig. 5 – Pièces lithiques Marais Girard (cl. T. Taraud)

Ces dépôts de pente sont scellés par des limons vasards plus ou moins argileux attestant un contexte estuarien holocène. Le sommet de la séquence (vers 4,30 m NGF) présente un horizon tourbeux d’environ 30 cm d’épaisseur (T2). Il renferme des éclats de débitage en silex côtier (Fig. 5) qui sont à mettre en parallèle avec les pièces lithiques collectées sur le site depuis les années 1970 et attribuées au Campaniforme. Des traces d’araire et des empreintes de sabots de bovidés ou d’ovicapridés (Fig. 6), observées à la surface de la tourbière, témoignent d’un environnement palustre potentiellement exondé et investi par les activités agricoles et pastorales.

Fig. 6 – Empreintes de sabots de caprinés (2014 ; cl. M. Hillairet)

Le diagnostic effectué par l’Inrap à l’automne de 2014 a d’autre part révélé, en arrière du cordon dunaire artificiel, à quelque 200 m au sud-est de la tourbière T2, la présence de séquences tourbeuses datées de 3620 ± 30 BP (soit 2035~1900 cal. BC). Vraisemblablement équivalentes aux dépôts organiques du Marais Girard, ces dépôts sont aussi à mettre en parallèle avec la tourbière holocène (3600 ± 110 BP) située au sud de la plage de La Parée, à plus d’un kilomètre au nord-ouest. L’ensemble de ces paléosols rend compte d’un vaste environnement marécageux dont le développement, antérieur à la transition Néolithique final / Bronze ancien, s’est vraisemblablement effectué en arrière d’un édifice dunaire aujourd’hui démantelé.

Perspectives de recherche

Si les données collectées jusqu’alors attestent le fort potentiel archéologique du littoral brétignollais, la documentation ayant trait aux dépôts quaternaires du Marais Girard reste encore lacunaire. On ignore notamment la puissance du colmatage sédimentaire du paléo-estuaire dont la mise en place remonte au moins à l’interglaciaire éémien.

Une cartographie de la conductivité électrique du sol, par prospection électromagnétique, pourrait fournir des éléments d’appréciation de la profondeur d’apparition du substrat rocheux et de l’hétérogénéité des sédiments sus-jacents. Cette approche pourrait déboucher sur la définition d’une stratégie d’échantillonnage et sur la mise en oeuvre d’une campagne de carottages systématiques. Couplée à des datations radiométriques ainsi qu’à des analyses paléo-environnementales (sédimentologie, malacologie), cette démarche permettrait d’élaborer un modèle stratigraphique plus précis que celui qui peut être proposé aujourd’hui (Fig. 7).

Fig. 7 – Modèle chronostratigraphie

Pour plus d’informations :

JOUSSAUME R. 1970. « Nouveau site campaniforme en Vendée : le Marais-Girard, commune de Brétignolles », Bulletin de la société préhistorique française, 67-8, p. 243-245.

LABRUDE C., LARGE J.-M. et MANGEMATIN J. 2000. « Le Marais Girard à Brétignolles-sur-Mer (Vendée) : une nouvelle approche du site », Bulletin du groupe vendéen d’études préhistoriques, 36, p. 13-23.

LARGE J.-M. 2008. Le Marais Girard à Brétignolles-sur-Mer (Vendée), note inédite, 14 p.

ROUSSEAU J. (dir.), ARTHUIS R., GRASSET N., RICARD B. avec la collaboration de BOBET M., BRYAND J.-M. et FORRÉ Ph. 2015. Pays-de-la-Loire, Vendée, Brétignolles-sur-Mer, La Normandelière. Rapport final d’opération archéologique, Institut national de recherches archéologiques préventives Grand Ouest, 305 p.

RAJA Ph., ROUSSEAU J. et ARTHUIS R. 2015. Brétignolles-sur-Mer, Vendée, « La Normandelière ». Projet de Port : le chenal. Rapport final d’opération archéologique, Institut national de recherches archéologiques préventives, Direction Scientifique et Technique, Service des activités subaquatiques, 164 p.

VIGNEAU Th. 2016 (en cours). La Parée, Le Marais Girard, La Normandelière. Rapport d’opération d’archéologie sous-marine, Département de la Vendée.

La pointe de Grosse Terre, Corniche vendéenne à Saint-Hilaire-de-Riez (Vendée)

Par Lolita Rousseau et Henri Gandois

Présentation du site

Le site de la pointe de la Grosse Terre se situe en bordure de falaise, à l’extrémité sud de la « Corniche Vendéenne », sur la commune de Saint-Hilaire-de-Riez en Vendée (Fig. 1).

Fig. 1 – Localisation du site (d’après les cartes IGN et Géoportail ; D.A.O. L. Rousseau)

Il a été mis en évidence par E. Bocquier avec la découverte d’un tesson décoré au peigne en 1917 et d’un tesson à cordon préoral en 1929 (Joussaume 1981, p. 454). À cet endroit, une scie à encoches avait été mise au jour quelques années auparavant par M. Baudouin (Baudouin 1914). Dans les années 1950, C. Burnez signale la découverte d’un tesson décoré non loin à Sion (Burnez 1956). Par la suite, plusieurs prospections de surface ont livré d’autres vestiges campaniformes (lithiques et céramiques principalement), à l’image de celles effectuées par P. Péridy en 1972 (Péridy 1972 ; 1975) ou de N. Rouzeau en 1978 (Rouzeau 1978).

Enfin, une série de trois sondages de très petites dimensions a été menée par D. Longuet en 1981, afin de répondre à l’érosion très intensive du site et suite à l’apparition d’un foyer en bordure de falaise (Fig. 2). Un premier sondage de 6 m² a été réalisé au niveau des parcelles n°414 et n°417 (ex n°1359 et n°4936 selon le cadastre avant rénovation), puis deux autres (4 m² et 0,5 m²), plus au sud, effectués dans le but d’observer l’extension de l’occupation (Longuet et al. 1985).

Fig. 2 – Emprise de la fouille du site (d’après Longuet 1981 ; D.A.O. L. Rousseau)

Cette intervention a permis d’observer un niveau archéologique interstratifié dans la dune et qui a livré du mobilier campaniforme, bien que le foyer ne soit finalement pas associé à l’occupation (Longuet 1981 ; Longuet et al. 1985).

Présentation de la stratigraphie

Les diverses observations, faites sur le terrain lors des premières interventions et encore confirmées récemment par une visite in situ, permettent de proposer la séquence suivante (Fig. 3) :

  • le niveau dunaire actuel ;
  • une couche de sable orangé associée à un foyer et un épandage de pierre. Le tout n’a pu être daté ;
  • de nouveau un niveau de dune ;
  • le niveau archéologique campaniforme, d’une puissance d’une trentaine de centimètres, constitué d’un sable orangé induré ;
  • un autre niveau dunaire d’une épaisseur de 1 m ;
  • des argiles détritiques ;
  • et enfin le socle géologique composé de micaschistes.
Fig. 3 – Cliché et coupe schématique de la falaise à l’emplacement du site (cl. : H. Gandois et schéma d’après Longuet 1981)

Par ailleurs, la présence de certaines zones perturbées par l’établissement d’un blockhaus durant la Seconde Guerre mondiale doit être signalée (Longuet et al. 1985).

Des études géomorphologiques et sédimentologiques précises, sur des niveaux qui ont recelé des occupations campaniformes en stratification interdunaire, seraient à élaborer. En effet, aucun site côtier, à l’heure actuelle, n’a fait l’objet de telles études, alors que l’état de sédimentation sur le littoral est complexe et mériterait un regard précis.

Nature et chronologie du site

Toutes interventions confondues (prospections de surface et fouilles de sauvetage), le site a fourni une quantité très importante de mobilier archéologique, en effet, le nombre de tessons s’élève à près de 250 et le mobilier lithique à plus de 1100 pièces.

Le mobilier céramique issu de la fouille (Fig. 4) se compose de 130 tessons campaniformes assez fragmentés, dont des gobelets décorés (incisions, décors au peigne) et de la céramique commune (jarres à languettes, vases à cordons préoraux ; Longuet 1981). Lors de prospections réalisées par P. Péridy, quelques tessons ramassés semblent se rapprocher de l’Artenac (Néolithique final pré-Campaniforme ; Péridy 1975). En outre, la présence d’un vase à cordon arciforme renvoie, quant à lui, à l’âge du Bronze ancien.

Fig. 4 – Mobilier céramique issu des sondages de 1981 (d’après Longuet et al. 1985)

Le mobilier lithique issu de l’opération de sauvetage comprend 190 artefacts (Fig. 5). Il s’agit essentiellement d’éléments de débitage produits à partir de petits galets côtiers de silex, par percussion posée sur enclume. La fouille a livré dix-huit outils, dont huit grattoirs, deux éclats tronqués, une encoche retouchée, un perçoir, un éclat denticulé, un couteau à dos retouché, une armature de flèche à pédoncule et ailerons équarris, une probable ébauche d’armature perçante et une armature de flèche à tranchant transversal (malheureusement non découverte en place ; Longuet 1981). Lors des prospections de surface, un nombre très important d’éléments de débitage a été prélevé, ainsi qu’une armature tranchante, trois grattoirs, six éclats tronqués, un perçoir, un burin, deux racloirs, quinze éclats microesquillés, cinq éclats retouchés, soit 34 outils supplémentaires (Rouzeau 1978).

Fig. 5 – Mobilier lithique issu des sondages de 1981 (d’après Longuet 1981)

Ainsi la très grande majorité du mobilier diagnostique mis au jour lors des diverses opérations renvoie sans hésitation à la période campaniforme. En revanche, en l’absence de structures attribuables à cette période, les diverses interventions n’ont pas permis pour le moment de caractériser précisément le site.

Problématiques scientifiques

Une demande d’opération archéologique a été déposée auprès du SRA (Service régional de l’archéologie) des Pays de la Loire afin de réaliser une série de sondages à la pointe de la Grosse Terre, dans la parcelle BR-420 (Fig. 1). La problématique de la recherche s’articule autour de deux axes principaux avec un troisième en filigrane.

Il s’agit tout d’abord de sauvegarder un site victime de l’érosion, mais également des eaux de ruissellement qui « lessivent » régulièrement sa surface. Ces deux facteurs combinés ont pour conséquence de mettre à nu par endroits les couches archéologiques qui se trouvent ainsi fragilisées. Un rapide passage sur place en septembre 2015 a permis de constater que du mobilier archéologique protohistorique était directement visible sous le sable (Fig. 6). En moins de cinq minutes, ce sont pas moins de sept tessons (dont deux éléments de forme) et 25 pièces lithiques qui ont été rassemblés sur moins de 2 mètres carrés, confirmant ainsi tout le potentiel du site.

Fig. 6 – Vue in situ du mobilier archéologique (dans les cercles rouges) abondant à la pointe de la Grosse Terre en septembre 2015 (cl. H. Gandois)

Le deuxième intérêt majeur de cette demande concerne la caractérisation même du site et de son statut. En effet, il se voit classiquement attribuer le qualificatif d’habitat, au même titre que les nombreuses occupations campaniformes réparties le long le littoral vendéen (Joussaume 1981 ; Poissonnier 1990). Hormis des quantités parfois importantes de mobilier lithique et céramique, aucun élément structurant ne leur est généralement associé. Ce constat est probablement lié en partie au mode d’intervention effectué sur ces sites, qui se limite le plus souvent à un suivi de type prospection pédestre. Mais en revanche les fouilles effectuées sur le site littoral de la Passe de l’Écuissière à Dolus-d’Oléron ont déjà permis de mettre en évidence quelques éléments de structuration de l’habitat : muret en pierres sèches, palissade, trou de calage de poteau, etc. (Bougeant 2009). Il serait donc intéressant de voir si ces types d’éléments peuvent être identifiés sur le site de la Grosse Terre en haut de la corniche vendéenne, afin d’établir si ce site correspond à un site d’habitat structuré ou bien à un site lié quasi exclusivement à des activités spécialisées, par exemple des activités métallurgiques, cynégétiques/halieutiques côtières, ou encore de débitage. Cette intervention, combinée aux quelques informations que l’on possède déjà, permettra ainsi sans doute de préciser la forme que peut revêtir ce type de gisement.

Un dernier élément, plus ténu, motive également cette demande de sondage : la possibilité de découvrir d’éventuelles structures et/ou artefacts liés à la métallurgie du cuivre. Les traces de telles activités en contexte campaniforme en France sont extrêmement rares, voire totalement exceptionnelles, surtout si on les compare aux artefacts métalliques attribuables de façon certaine (poignards à languette, pointes de Palmela…) ou très probable (certaines haches plates) à cette culture. Néanmoins des fouilles récentes menées non loin de la Grosse Terre, dans l’anse de la République à Talmont-Saint-Hilaire ont permis de confirmer l’existence d’une métallurgie campaniforme en Vendée (Gandois et Rousseau 2015). Des fouilles minutieuses peuvent donc amener de nouveaux éléments, même infimes, sur cette problématique des débuts de la métallurgie sur la façade atlantique de la France. Si de tels éléments pouvaient être mis au jour à la pointe de la Grosse Terre, cela ferait du site un jalon incontournable pour les débuts de la métallurgie dans l’Ouest.


Pour aller plus d’informations :

BAUDOUIN M. 1914. « Nouvelles remarques sur la Pétrographie de la Station sous-marine de Saint-Gilles sur Vie (Vendée) », Bulletin de la Société préhistorique française, 11-8, p. 391-400.

BOUGEANT P. 2009. « L’habitat campaniforme de la plage de l’Écuissière à Dolus-d’Oléron (Charente-Maritime) ». In : Laporte L. (dir), Des premiers paysans aux premiers métallurgistes sur la façade atlantique de la France (3500-2000 av. J.-C.). Chauvigny, Association des Publications chauvinoises, p. 163-166.

BURNEZ C. 1956. « Nouveaux témoins de la civilisation des caliciformes dans les pays de l’Ouest ». Bulletin de la Société préhistorique française, 53 1-2, p. 48-50.

GANDOIS H., ROUSSEAU L. (dir.), avec les contributions de CUENCA SOLANA D., DUPONT C., FAVREL Q., GARNIER N., LAFORGE M., LE CARLIER DE VESLUD C., MAISONNEUVE T., RAFFIN A., VIGNEAU T. 2015. Rapport Final d’Opérations de sondages – L’anse de la République à Talmont-Saint-Hilaire (Vendée), Opération n° 2014-51. Nantes, Direction régionale des affaires culturelles et Service régional de l’archéologie des Pays de la Loire, 133 p.

JOUSSAUME R. 1981. Le Néolithique de l’Aunis et du Poitou occidental dans son cadre atlantique. Rennes, Université de Rennes I, Travaux du laboratoire d’Anthropologie, Préhistoire, Protohistoire et Quaternaire armoricain, 625 p.

LONGUET D. 1981. Pointe de Grosse Terre, Saint-Hilaire-de-Riez, rapport de sauvetage. Nantes, Direction régionale des affaires culturelles et Service régional de l’archéologie des Pays de la Loire [n.p.].

LONGUET D., PÉRIDY P., ROUZEAU N. 1985. « Le site campaniforme de la Pointe de Grosse Terre, commune de Saint-Hilaire-de-Riez (Vendée) », Études Préhistoriques et Protohistoriques, Pays de Loire, 8, p. 31-42.

PÉRIDY P. 1972. Rapport de prospections de surface sur la commune de St-Hilaire-de-Riez, Vendée. Lieu-dit : Pointe de la Grosse Terre, Corniche Vendéenne. Nantes, Direction régionale des affaires culturelles et Service régional de l’archéologie des Pays de la Loire, 4 p.

PÉRIDY P. 1975. « Céramiques décorées de Saint-Hilaire-de-Riez (Vendée) ». Annuaire de la Société d’Émulation de la Vendée, p. 106-107.

POISSONNIER B. 1990. « Le Chalcolithique ». In : Vital C., 150 années de découvertes archéologiques en Vendée – La Mort et le Sacré. Thonon-les-Bains, L’Albaron, p. 73-91.

ROUZEAU N. 1978. Le site de la Pointe de Grosse-Terre, Saint-Hilaire de Riez (85), rapport de prospection. Direction régionale des affaires culturelles et Service régional de l’archéologie des Pays de la Loire, 3 p.

Le dépôt coquillier de Ker Châlon, Île d’Yeu (Vendée)

Par Annabelle Chauviteau

La plage de Ker Châlon
Fig1
Fig. 1 – La plage de Ker Châlon, Île d’Yeu (Géoportail)

La plage de Ker Châlon se situe sur la côte nord de l’Île d’Yeu (Vendée, fig. 1), à l’est de Port Joinville et face au littoral vendéen. Cette plage a connu durant l’hiver 2013-2014 un retrait de son sable du fait d’une succession de fortes tempêtes (Chauviteau 2014). Ce retrait, qui a duré quelques semaines, a rendu apparent un paléosol organique (fig. 2) dans lequel était fiché du mobilier (vestiges lithiques, bris de céramique, os brisés, charbons, fig. 3a et3b). Des creusements anthropiques quadrangulaires et circulaires étaient visibles dans ce paléosol, vestiges non datés à ce jour (fig. 4a et 4b).

Fig2
Fig. 2 – Paléosol organique de la plage de Ker Châlon, hiver 2013-2014
Fig3
Fig. 3a – Mobilier de la plage de Ker Châlon, hiver 2013-2014
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Fig. 3b – Mobilier de la plage de Ker Châlon, hiver 2013-2014

Ce site se trouve en contexte organique lié à un paléo-estuaire ou un paléo-marais. Il a été étudié par Yann Le Jeune (Service Régional de l’archéologie) et Thomas Vigneau (Conseil Départemental de la Vendée) qui ont réalisé divers travaux en 2014 et notamment des sondages à la tarière (modèle stratigraphique, extension du paléosol, comparaison avec le Lidar Litto3D, etc.). Le rapport d’intervention et les rendus sont en cours.

Fig5a
Fig. 4a – Creusements quadrangulaires et circulaires, plage de Ker Châlon
Fig5b
Fig. 4b – Creusements quadrangulaires et circulaires, plage de Ker Châlon
Le dépôt coquillier
Fig5c
Fig. 5. Emplacement du dépôt coquillier et de la zone avec paléosol organique, plage de Ker Châlon (Géoportail)

Plus à l’est (fig. 5), l’érosion marine a fortement perturbé le trait côtier entraînant un important recul de la dune qui s’accélère notablement depuis 2013 (fig. 6, 7 et 8). La coupe dunaire de plus de 4 m de hauteur montre ici différents horizons archéologiques (fig. 9).

Fig6
Fig. 6 – Dépôt coquillier, 14 novembre 2013
Fig7
Fig. 7 – Dépôt coquillier, 11 février 2014
Fig8
Fig. 8 – Etat de la dune le 10 mars 2016

Un niveau organique de couleur brunâtre s’intercale entre le platier rocheux et la dune sus-jacente. D’une épaisseur variant de 15 à 35 cm, il se caractérise par un corps sédimentaire de texture sablo-argileuse très induré comportant une forte proportion de graviers. Il est possible de visualiser ce paléosol sur presque l’ensemble de la frange côtière nord de l’île.

Fig9
Fig. 9 – Coupe de la dune de Ker Châlon (cl. Y. Le Jeune)

C’est dans cet horizon que se trouvait un dépôt coquiller d’environ 90 cm de largeur (fig .10) constitué en majeure partie de patelles (Patella vulgata), de moules (Mytilus sp.), de bigorneaux (Littorina littorea), d’os brisés et de charbon de bois. Une intervention d’urgence a été réalisée par le service du patrimoine municipal afin de sauvegarder les vestiges menaçant de partir à la mer éminemment. Le mobilier ainsi recueilli a été passé au tamis et conservé dans le dépôt archéologique municipal. Une petite partie de ce dépôt est toujours en place, pouvant potentiellement apporter quelques informations taphonomiques. Il est à noter qu’un horizon sableux recouvre ce dépôt coquillier, il s’agit ici de paléosols au sein de séquences, ils contiennent également des charbons et des coquilles (fig. 10).

Fig10
Fig. 10 – Dépôt coquillier, 11 février 2014

Une étude de la composition malacofaunique et autres restes fauniques du dépôt serait des plus intéressantes (exploitation de la malacofaune sur l’île, comportement opportuniste ayant exploité  toute la diversité de la malacofaune disponible dans l’environnement marin proche ou techniques de pêche plus complexes ?) et permettrait une  comparaison avec les dépôts et amas coquilliers de la région (Saint-Gildas par exemple) et en contexte insulaire (Hoedic, Molène, etc.). En plus, une datation au radiocarbone permettrait d’en apprendre d’avantage sur ces populations et l’époque où elles ont séjourné sur l’île (dépôt mésolithique ?).


Pour plus d’informations :

CHAUVITEAU A. 2014. Inventaire complémentaire des sites et du mobilier archéologiques, (Vendée, 85). Rapport de prospection-inventaire, Nantes, service patrimoine de la mairie de l’Île d’Yeu, Service régional de l’archéologie Pays de la Loire, 105 p.

DUPONT C. 2003. La malacofaune de sites mésolithiques et néolithiques de la façade atlantique : Contribution à l’économie et à l’identité culturelle des groupes concernés. Paris, Université de Paris I, Thèse de Doctorat, 542 p.

Le cimetière des Noyés à l’île d’Yeu (Vendée)

Par Annabelle Chauviteau

Le cimetière des Noyés se situe sur la côte nord-ouest de l’Ile d’Yeu (Vendée), entre la pointe des Cantins et la plage de la Planche à Puare avec une forte concentration d’inhumations autour de la pointe de la Gournaise (fig. 1). Le littoral est ici formé de dunes sur plage et de dunes perchées sur platier rocheux. Face aux vents de nord’-ouest, le trait côtier de cette zone est fortement perturbé (fig. 2) et en net recul depuis plusieurs années, ce qui a occasionné la découverte à ce jour de 14 sépultures différentes.

Fig. 1 – Emplacement du cimetière des noyés sur la côte nord-ouest de l’Île d’Yeu, carte IGN (géoportail)
Fig. 2 – Erosion maritime sur la dune de la plage de la Gournaise, disparition de la dune blanche et de la dune embryonnaire, 3 février 2014

Cette côte est en effet réputée dangereuse pour la navigation par la présence, plus au large, de récifs tels que les Chien Perrins et les Petits et Grands Champs, mais aussi de hauts fonds tels que ceux de Basse Flore. On y dénombre de multiples naufrages et par conséquent de nombreuses noyades liées à ces fortunes de mer. La transmission orale attribuait à cette côte la funeste réputation d’avoir servi de cimetière pour ces noyés et seulement une carte datée de 1796 témoignait de la présence de ce cimetière sur la pointe de la Gournaise  (fig. 3). En 1993, Jean Humeau indiquait dans son ouvrage Des vigies aux sémaphores que « de nombreux naufrages aux conséquences dramatiques ont fait que cette zone de l’île (côte nord-ouest) contiendrait un nombre impressionnant de dépouilles de naufragés, sans doute depuis les origines de la navigation et de ses premiers accidents. Des pêcheurs en plantant des piquets pour y faire sécher leurs filets seraient tombés plusieurs fois sur des crânes ou des squelettes ensevelis aux os couleur de sable. » (Humeau 1993).

Fig. 3 – Carte annexée à un rapport daté de mars 1796, envoyée par le Général républicain Tristan-Brision au citoyen Letourneur, Président du Directoire. Archives de Vincennes

C’est l’érosion maritime qui va attester de la présence de ce cimetière en décembre 1999. En effet, à l’issue des tempêtes Lothar et Martin qui ont fortement dégradé la dune, des squelettes humains furent retrouvés fortuitement par les services techniques municipaux et déclarés officiellement pour la première fois en Gendarmerie. Cependant, aucune opération archéologique ne fut réalisée et aucune archive concernant ces découvertes ne fut conservée.

En 2010, Denis Leroy, un promeneur, découvre  un autre squelette sur la pointe de la Gournaise. Les gendarmes ont alors recueilli les ossements et envoyé un prélèvement au laboratoire de Lyon 1 pour datation radiocarbone. Les résultats observés sont que l’individu dont la matière organique de l’os a été mesurée est mort entre 1450 et 1630 après J.-C.  (Lyon-8000 (OxA) : 365 ± 25 BP ; Chauviteau 2012).

En janvier 2011, d’autres ossements sont apparus un peu plus à l’est (plage du Petit Poiry) et découverts par Patrick Vienne. Ce dernier les a dégagés et ramenés chez lui avant de prévenir les instances compétentes. Ces vestiges formaient les restes partiels d’un individu mature (plus de 30 ans) de sexe masculin, d’une taille estimée à 1,66 m (± 4 cm). Une datation au radiocarbone a été obtenue (Lyon-8827 (SacA 27795) : 440 ± 30) soit un âge calibré compris entre 1416 et 1609 ap. J.-C. Cet individu a fait l’objet d’un compte-rendu d’expertise archéologique par Yann Le Jeune (DRAC-SRA) ainsi qu’une étude ostéologique et paléobiologique effectuée par Mona Le Luyer (Chauviteau 2012).

Le 30 octobre 2012, Mme Dolorès Chauviteau découvre de nouveaux ossements sur la pointe de la Gournaise, en coupe de dune. Il s’agissait de deux individus, l’un mature et probablement de sexe masculin et l’autre immature (Large 2013). La quasi-totalité du squelette fut prélevé en raison de l’éboulement de la dune due à l’érosion marine.

Une fouille programmée fut réalisée sur ce site du 21 au 28 juin 2013 sous la direction de Jean-Marc Large. Sur la tranche laissée par l’érosion marine et le passage des usagers de la côte a été définie une bande orientée est-ouest de 0,70 m de large maximum sur une longueur de 4 m qui a permis de réaliser une coupe dunaire et de mettre à plat le niveau de dépôt des corps. Il s’agissait de déterminer précisément la nature du creusement qui a précédé l’enfouissement des corps, d’évaluer la chronologie des deux dépôts (simultanés ? successifs ?) et de relever précisément sur le terrain les restes du ou des squelettes.

Les découvertes vont se succéder après chaque tempête et/ou chaque grande marée (fig. 4 et 5) jusqu’à aujourd’hui (la dernière découverte date de février 2016 ; fig. 6). Un protocole d’intervention d’urgence a été mis en place entre le service régional de l’archéologie de la région Pays de la Loire et le service du patrimoine de la Mairie de l’Ile d’Yeu. Il consiste à ce que le service du patrimoine, lors de la découverte fortuite d’ossements et après l’alerte des instances administratives (Gendarmerie, SRA, Maire), intervienne avant la prochaine marée haute afin d’extraire les ossements susceptibles de partir à la mer. Cette côte étant classée zone naturelle protégée, ces interventions doivent être réalisées sans porter atteinte de quelque manière que ce soit au couvert végétal. Mais de cette méthode résulte des nombreuses lacunes (aucune approche taphonomique, ensembles souvent incomplets, etc.).

Fig. 4 – Squelette 8/2014, dune de la pointe de Gournaise, 26 février 2014
Fig. 5 – Squelette 8/2014, partie supérieure du corps, 26 février 2014
Fig. 6 – Squelette 14/2016, 12 février 2016

L’érosion du trait côtier a donc fait apparaître sur cette zone de l’île un site d’un type inédit pour la région mais qui se dégrade et disparaît inexorablement à chaque tempête. Les squelettes, depuis leur sortie du sable sont conservés dans le dépôt archéologique municipal mais cet environnement menace leur conservation et par conséquent la possibilité d’en apprendre davantage sur ce site et sur les individus qui y furent inhumés. Une étude anthropologique de ces ensembles permettrait de documenter le site avant qu’il ne disparaissent pour des raisons climatiques et sanitaires.


Pour aller plus loin :

CHAUVITEAU A. 2012. Squelettes découverts sur la côte nord-ouest de l’île d’Yeu (Vendée, 85), rapport de prospection-inventaire. Service patrimoine de la mairie de l’île d’Yeu, Nantes, Service régional de l’archéologie  des Pays de la Loire, 18 p.

HUMEAU J. 1993. Des vigies aux sémaphores : les témoins de l’histoire islaise.  Ile d’Yeu, Atelier du Patrimoine Islais, 56 p.

LARGE J.-M., TORTUYAUX J.-P., CORSON S., CHAUVITEAU A. 2013. Rapport de prospection-inventaire sur le littoral de la Vendée. Nantes, Service régional de l’archéologie des Pays de la Loire, 44 p.

La plage du rocher à Longeville-sur-Mer (Vendée)

Par Jean-Marc Large

Le site protohistorique de la plage du Rocher, à Longeville-sur-Mer, se révèle depuis 1972 au hasard des vents et des courants marins qui balaient le sable de l’estran et dégagent sporadiquement des structures. L’ensemble connu à ce jour est attribuable à la fin de l’Âge du Bronze et au tout début de l’Âge du Fer. Toutefois, les périodes plus anciennes ne sont pas absentes puisque l’on connaît aussi des éléments du Néolithique ancien sur cette partie de la côte.

Situation des différents sites

Quatre structures reconnues ont été découvertes et observées :

  • un grand enclos quadrangulaire ;
  • une structure ovalaire allongée à l’ouest de l’enclos ;
  • une structure trapézoïdale en bois ;
  • une fosse avec incinération.

1 – Un enclos avec dépôt funéraire

Le grand enclos quadrangulaire fut observé au cours de l’hiver 1972/1973 alors qu’une bande de sol ancien située sous le sable dunaire avait été dégagée par l’érosion. Deux levées de terre perpendiculaires à la ligne de rivage, distantes d’environ 28 m, étaient visibles. Une autre levée de terre semblait former le troisième côté d’un enclos de forme trapézoïdale ou rectangulaire dont le quatrième côté avait été érodé par les flots. L’absence de ce côté ne permet pas de savoir s ‘il existait une entrée pour accéder à l’ intérieur de l’aire ainsi aménagée. Les levées de terre avaient été effectuées en prélevant le matériau sur le pourtour de l’enclos . La tranchée d’extraction n’excédait pas 0,50 m de profondeur. Au nord, les hommes avaient entamé le substrat rocheux pour permettre une meilleure mise en place de l’enclos. Dans l’angle sud-est subsistait un foyer avec divers morceaux de bois calcinés qui supportaient quatre poteries juxtaposées et écrasées sur place. Deux contenaient des restes carbonisés humains. Les deux autres des ossements animaux (fig. 3, n° 1 à 3). Un autre foyer ovalaire était rempli de petites pierres calcaires. Il a livré quelques tessons et des restes de faune. L’étude des vestiges osseux dans les céramiques a montré la présence des restes d’un enfant d’environ 10 ans et d’un adulte. Alors que l’usage funéraire de l’enclos est incontestable, la position totalement excentrée de cette découverte peut faire penser qu’il s’agissait d’une utilisation secondaire.

Longeville - Plage du RocherLongeville - Plage du Rocher2

2- Une fosse ovalaire

La seconde structure, située à environ 300 m à l’ouest de l’enclos quadrangulaire, était une fosse ovalaire très irrégulière longue de 2 m, large d’1 m et profonde de 0,35 m. Elle contenait deux vases, hauts de 60 centimètres, l’un écrasé sur place (fig. 3, n° 4), l’autre décapité.

3- Une structure en bois (fig. 3, n° 5)

La troisième structure fut découverte en février 1975 à environ 500 m à l’est de l’enclos. Il s’agissait du soubassemenl d’un édifice en bois qui s’était conservé dans le bri. La surface enclose, de forme trapézoïdale, mesurait 2,80 m de longueur pour 1,60 m et 2,20 m de large. Les parois avaient été élaborées avec des planches jointives, maintenues à la base par une poutre à l’intérieur et par des planches posées de chant à l’extérieur. Ces dernières étaient confortées par la présence de pierres, de tailles variables, disposées sur tout le périmètre de la construction. L’absence d’interruption, qui peut correspondre au soubassement de l’édifice, ne permet pas de savoir si un accès était aménagé. La faible dimension de cette construction et la présence à l’est d’une incinération laissent supposer une utilisation funéraire.

Longeville - Plage du Rocher en 1975

4- Une urne funéraire (fig. 3, n° 6)

En janvier 1984, à 3,50 m à l’est de la structure précédente, fut découverte une petite fosse circulaire contenant une incinération. La fosse avait été creusée dans le bri et dans le calcaire sous-jacent L’urne déposée à l’intérieur contenait des ossements et des charbons de bois issus du nettoyage du foyer funéraire. La fermeture de l’urne devait être effectuée avec une pierre plate, mode de couverture d’ un des vases précédemment découverts. Le contenu, étudié par Jean-Paul Cros, montre que tous les os, à l’exception de deux fragments, appartenaient à un jeune adulte.

Longeville - Plage du Rocher 3

5- Après la tempête Xynthia (nuit du 27 au 28 février 2010), le recul important de la dune sur cette section de côte a permis d’observer une bande d’une dizaine de mètres de large qui laissait apparaître différents vestiges. En premier lieu, une série linéaire de 24 poteaux témoignent de l’installation d’une palissade de ganivelles en bois, sans doute en rapport avec la limite dunaire que l’on observait dans les années 1970. Dans le prolongement ouest de cette ligne de poteaux, plantés dans un vieux sol périglaciaire limono-sableux, une levée de terre matérialise la limite sud de l’enclos observé en 1972-1973. La levée a une longueur d’environ 30 m, terminée à l’ouest par une dépression envahie par le sable et pouvant matérialiser l’emplacement de la fouille 1973. De l’autre côté de cet emplacement, il semble que la levée prenne une direction orthogonale vers le nord, glissant sous la dune. Sur son côté est, cette levée fait manifestement un retour vers le nord, là encore disparaissant sous la dune. Au sommet de la levée, dans son tiers est, les restes d’une céramique, une jatte, a pu être dégagée. Les tessons ont été retirés en raison de leur vulnérabilité aux flots mais aussi aux engins mécaniques qui viennent pour reconsolider la dune.

6– À ceci, s’ajoute la découverte d’objets isolés dont une lame de hache en bronze à ailerons subterminaux, découverte par un prospecteur avec un détecteur de métaux.

Longeville - Plage du Rocher4

7– Lors d’une prospection récente, un grand placage d’argile fluvio-marine surmonté des restes épars de vestiges tourbeux était bien visible lors de la disparition du sable de la plage dans la partie est du site. Un fragment de bois a pu être daté au radiocarbone et a livré la date de 2326 ±40 soit l’intervalle 540-230 cal BC. Les installations humaines du premier Âge du fer étaient disposées en bordure d’un marais maritime sans doute protégé par un cordon dunaire.

Longeville - Plage du Rocher Est