Le 25 mars, nous présenterons le projet ALeRT ainsi que les recherches et les études menées sur le littoral finistérien depuis plusieurs années, à la Société Archéologique du Finistère.
Une sépulture d’enfant de l’âge du Bronze sur Kemenez : premiers éléments (Finistère)
Par Henri Gandois
Les tempêtes de l’hiver 2014 ont mis au jour de nombreux sites sur les côtes atlantiques avec une concentration particulière sur îles de la mer d’Iroise. Si plusieurs de ces sites ont disparu corps et biens sans autre intervention qu’une maigre documentation photographique, d’autres fort heureusement ont pu être fouillés au moins partiellement (Gandois et Quesnel, 2014 ; Gandois et al., 2015a et b). L’un de ceux-ci, situé sur l’estran sud de l’île de Kemenez était constitué d’un amas coquillier renfermant des restes humains en connexion partielle, un aménagement périphérique de petits trous de piquets a également pu être mis en évidence, malheureusement, la mer ayant détruit une partie importante du site, aucune vision d’ensemble n’était disponible (Gandois et al., 2015b).
La fouille de 2015 s’est attachée à documenter et prélever les restes humains qui apparaissaient en coupe avant qu’un nouveau coup de mer ne les fasse définitivement disparaître. Deux individus ont été identifiés, l’un d’eux n’étant représenté que par son atlas, le reste des ossements ayant été très probablement avalé par la mer, le deuxième lui étant en connexion partielle et son dépôt correspond a priori à une inhumation primaire (Chambon in Gandois et al., 2015b). Trois datations ont alors été réalisées, deux sur les restes de chaque individu et la dernière sur une graine, toutes renvoient à la fin du Bronze ancien et au Bronze moyen. Pour des raisons de temps la fouille 2015 n’a pas pu terminer la fouille intégrale de l’amas coquillier, la priorité ayant été donnée aux restes humains, il restait donc deux poches de coquillages en coupe dans les bermes nord et ouest. Une nouvelle intervention a donc été menée en novembre 2016 afin de terminer la fouille de l’amas. Or si les limites de l’amas ont vite été atteintes, en élargissant l’emprise du chantier l’équipe (*) a eu la surprise de mettre au jour une sépulture d’enfant juste en limite de l’amas (qui recouvrait partiellement les jambes du défunt).

Le corps est en connexion et en excellent état de conservation, chose particulièrement rare pour la Bretagne où l’acidité des sols détruit rapidement les restes osseux. Néanmoins ce n’est pas non plus exceptionnel notamment pour l’âge du Bronze (Tonnerre, 2015). La proximité avec l’amas coquillier dont le calcaire des coquilles contribue à remonter le pH du sol explique la préservation des ossements. L’enfant était placé dans une petite fosse circulaire d’environ un mètre de diamètre. Fléchi sur le côté gauche, il était disposé la tête à l’ouest, regardant vers le sud et les pieds à l’est. Aucun mobilier funéraire n’était associé, mais un ensemble de trous de piquets avec des pierres de calage était visible sur le pourtour de la fosse délimitant ainsi la sépulture.
Le corps a pu être daté par le radiocarbone, il remonte à la fin du Bronze ancien (1700/1610 Cal BC), néanmoins s’agissant d’un enfant insulaire peut-être non encore sevré, son régime alimentaire, via le lait de sa mère ou non, devait comporter une très forte proportion de ressources marines d’où un probable « effet réservoir » au niveau de la datation. Le d13C particulièrement élevé semble confirmer cette hypothèse.
Pour des raisons de temps et d’accessibilité à l’île la zone au nord-ouest de la fosse n’a pas pu être fouillée, mais la présence d’une grande dalle de chant laisse supposer qu’il puisse y avoir une autre sépulture adjacente, cependant l’éloignement avec l’amas coquillier se faisant plus grand, les chances de mettre au jour des restes osseux sont plus minces.
Les analyses sur le squelette ont à peine débuté, mais nous espérons qu’elles puissent être les plus complètes possible (ADN, strontium, parasitologie, etc.) car l’opportunité d’étudier un squelette de l’âge du Bronze très bien conservé en Bretagne n’est que trop rare. D’autres informations à suivre bientôt…
(*) Un grand merci à Marie Balasse, Cindy Odet-Kerhir et Yvon Dréano pour leur participation enthousiaste à l’opération
Bibliographie :
GANDOIS H. (dir.) et la collaboration de QUESNEL L. 2014. Rapport d’opération (fouilles archéologiques d’urgence en contexte d’estran) sur les îles de Kemenez et Trielen (Le Conquet, Finistère), opération n°OA-2435, DRASSM, 21 p.
GANDOIS H. (dir.), avec les contributions de BERRIO L., BLAISE E., DRÉANO Y., FONTANA L., IHUEL E., SALANOVA L., STÉPHAN P., et la collaboration de BEDAULT L., CHAMBON P., CUISNIER D., HACHEM L., LEDUC C., PILIOUGINE C., RAFFIN A. 2015a. Rapport d’opérations (fouilles archéologiques d’urgence en contexte d’estran) sur les îles de Kemenez, Béniguet et Trielen (Le Conquet, Finistère), opération n°OA-2463, DRASSM, 147 p.
GANDOIS H. (dir.), avec les contributions de CHAMBON P., DRÉANO Y., FAVREL Q., IHUEL E., MAIGROT Y., PETER P. et la collaboration de BEDAULT L., HACHEM L., LEDUC C. 2015b. Rapport préliminaire d’opération (fouilles archéologiques d’urgence en contexte d’estran) sur l’île de Kemenez et l’îlot du Ledenez Vraz Kemenez (Le Conquet, Finistère), opération n°OA-2643, DRASSM, 71 p.
TONNERRE L. 2015. Étude archéo-anthropologique des squelettes de l’âge du Bronze en Bretagne, Mémoire de Master 2, (dir. C. Marcigny), Université de Rennes 2, 2 vol., 186 p. et 579 p.
Le site de Fouly, à Réville (Manche)
Par Henri Gandois
En juin 2016, une opération de sondage archéologique d’une durée de deux semaines (Gandois et al., 2016) a eu lieu sur l’estran dans l’anse de Fouly, le long de la commune de Réville, dans la pointe nord-est du Cotentin, Manche (fig. 1). Le potentiel archéologique de la zone était connu depuis au moins les années 50, mais à part une opération d’envergure sur un cimetière mérovingien à la pointe de la Loge (Scuvée, 1973), il n’avait donné lieu qu’à de petites opérations ponctuelles et à de nombreux ramassages de surface. Mise à part une occupation romaine avérée au sud de la pointe de Dranguet, les structures et le mobilier mis au jour alors laissaient places à des interprétations et surtout des attributions chronologiques assez variables allant d’un « Chalcolithique de type atlantique » (Scuvée, 1969, p. 279) à des « tombes vikings » (Boüard, 1964, p. 263 ; Scuvée et Verague, 1986, p. 187).

Un récent désensablement de l’anse au début des années 2010 a permis de constater que de nombreuses structures en creux ainsi qu’un abondant mobilier archéologique étaient encore présents. Parmi les structures aperçues, certaines abritaient des éléments ligneux qui semblaient en très bon état de conservation, cependant leur exposition biquotidienne au rythme des marées les dégradait rapidement et il a donc été décidé de déposer une demande de sondage.
Lors de cette campagne, les moyens mécaniques ayant été interdits, seules quatre fenêtres de sondage ont été ouvertes pour une surface totale d’à peine plus de 120m2. En effet la situation du site à environ 4m au-dessus du zéro SHOM (Service Hydrographique et Océanographique de la Marine) impliquait qu’il était recouvert à chaque marée, même en période de mortes-eaux. L’absence de moyen mécanique empêchait toute tentative de protection sérieuse et il fallait donc se résoudre à voir les fenêtres de sondage recouvertes et ré-ensablées deux fois par jour. Au final ce sont cinq structures, trois fosses, un fossé et un puits qui ont été mises au jour, fouillées et datées. Les trois fosses sont attribuées au Bronze ancien (fig. 2), malheureusement elles avaient été vidées par les marées et n’ont donc livré aucun mobilier, si ce n’est des éléments intrusifs de la Seconde Guerre Mondiale. Les deux autres structures, fossé et puits sont elles datées du premier âge du Fer, le puits est particulièrement intéressant en raison de la parfaite conservation de ses éléments en bois (fig. 3), plusieurs ont pu être prélevé dont une échelle ; l’ensemble est encore en cours d’étude.

La campagne de fouille 2016, malgré des moyens uniquement manuels forcément limités, a néanmoins permis de confirmer tout le potentiel archéologique de la zone, et même au-delà car d’autres structures avec des éléments ligneux nous ont été signalées à presque 1 500m au nord de l’anse de Fouly. L’étude géomorphologique a aussi permis de constater qu’au moins deux niveaux de sol sont conservés, l’un correspondant à une occupation attribuable au Bronze ancien ; l’autre, plus récent, reste à dater précisément. Cependant ces niveaux disparaissent rapidement, totalement arasés par la mer dès que l’on descend vers le bas de l’estran. Les structures en bois sont parfaitement bien conservées permettant d’être raisonnablement optimiste pour espérer en retrouver de nouvelles lors de fouilles futures. Enfin la présence importante de structures de l’âge du Fer (nombre d’entre elles pourraient être liées à une production de sel) ne laisse pas d’étonner étant donné que quasiment aucun mobilier de cette période n’avait été mentionné lors des opérations et ramassages précédents. Une opération de prospection à l’aide d’un magnétomètre couplé à un DGPS va être tentée en 2017 afin de tenter de repérer et de cartographier toutes les structures, mais également si possible d’identifier celles contenant encore des éléments ligneux.

Bibliographie :
BOUARD De M. 1964. Sépultures énigmatiques à Réville (Manche), Annales de Normandie, vol. 14 (2), p. 258-263.
GANDOIS H., MARCIGNY C. (dir.), avec les contributions de BERNARD V., DRÉANO Y., FARNIE-LOBENSTEINER C., LAFORGE M., ROUSSEAU L., et la collaboration de BILLARD C. et QUESNEL L. 2016. Rapport final d’opération de sondages, anse de Fouly, Réville, Cotentin (Manche), opération n°OA-2885, DRASSM, 119 p.
SCUVÉE F. 1969. Contribution à l’étude des niveaux de tourbe submergés des plages du Cotentin, Revue de la Manche, t. 42, p. 273-281.
SCUVÉE F. 1973. Le cimetière barbare de Réville (Manche), VIème – VIIème siècles, Fouilles 1959 – 1966, Caen, 250 p.
SCUVÉE F., VERAGUE J. 1986. Étude Géomorphologique des Formations Meubles Quaternaires de la Côte du Val-de-Saire (Basse Normandie). In P. Johnston, The Archaeology of the Channel Islands, Chichester, Phillimore, p. 170-206.
« Archéologie sous-marine au Ponant, actualité de la recherche » le 5 novembre
17 septembre : Le patrimoine archéologique du littoral breton, 30 ans d’étude et de valorisation
Dans le cadre des journées du patrimoine les 17 et 18 septembre 2016, Marie-Yvane Daire et Alain Mercier feront une conférence sur Le patrimoine archéologique du littoral breton, 30 ans d’étude et de valorisation
« L’association AMARAI (Association Manche Atlantique pour la recherche archéologique dans les Îles) contribue depuis près de trois décennies à l’inventaire, l’étude, la valorisation et la sauvegarde du patrimoine archéologique des îles et du littoral de Bretagne. Les actions, thématiques ou géographiques, couvrent un champ chronologique très vaste, depuis la préhistoire ancienne jusqu’à nos jours. Deux thèmes de sensibilisation du public et des acteurs territoriaux : des sites archéologiques menacés par les effets des changements climatiques sur les côtes – l’inventaire des fours à goémon, est mené conjointement avec le service de l’Inventaire de la Région Bretagne. »
Cette conférence se tiendra le 17 septembre 2016 à 17h à Porspoder.
2016
Suite à la publication du rapport « World Heritage and Tourism in a Changing Climate » le 26 mai 2016 par l’UNESCO (téléchargeable sur le site), de nombreux articles de presse ont été publiés, dont voici quelques exemples :
- « Report Warns of Climate Change Disasters That Rival Hollywood’s », un article de Jonah Bromwich – The New York Times, 26 mai 2016
- « Climate change threatens existence of World Heritage icons », un article de Louise Osborne et Charlotta Lomas – DW, 26 mai 2016
- « Statue of Liberty and Venice among sites at risk from climate changen says UN », un article de Fiona Harvey – The Guardian, 26 mai 2016
- « Le changement climatique menace les sites du Patrimoine mondial de l’Unesco », un article d’Olivier Levrault – Le Monde, 26 mai 2016
« Usan tecnología láser para analizar el impacto de la erosión del mar en 5 castros », un article de María Cuadrado – La Voz de Galicia, 19 novembre 2016
L’énigme des squelettes de Roc’h Louët
« À qui appartiennent les ossements humains datant du Moyen-Âge trouvés sur l’îlot Roc’h Louët, au large de Pleubian, près de Paimpol, soigneusement rangés dans des coquillages ? »
Un article de Magali Lelchat paru dans La Presse d’Armor du 15 mai 2016, à lire ici.
Rencontre avec un archéologue du littoral
« La Vendée, comme le reste de la façade atlantique, a été très abîmée par les nombreuses tempêtes qui se sont abattues l’hiver dernier. Ces dépressions à répétition grignotent le littoral, détruisent des sites archéologiques mais en font apparaître de nouveaux. Ex à l’île d’Yeu ».
La rencontre avec Jean-Marc Large est publiée par France Bleu, que vous pouvez retrouver ici.
Erratum : « Les dunes de Pors Hir ont reculé de trois mètres en une nuit. Une partie considérable d’un site de fabrication de briques datant de l’âge du fer, connu depuis 2000, a disparu du même coup » : le site de Pors Hir est un amas de briquetage, lié à la production de sel.
Île d’Yeu : La Pointe du Châtelet (Vendée)
Par Annabelle Chauviteau
Présentation du site
Parmi les sites de l’Île d’Yeu ayant livré des témoins d’occupation protohistorique, le site de la Pointe du Châtelet, inscrit à l’inventaire des Monuments Historiques (MH) depuis 1986, présente les vestiges les plus remarquables et les plus spectaculaires.

Localisé sur la côte méridionale de l’île (Fig. 1), le site, également associé au toponyme « La Redoute Romaine », est établi sur un promontoire rocheux naturellement protégé par des falaises d’une dizaine de mètres (Fig. 2). Il présente les vestiges d’un puissant rempart de plus de 3 m d’élévation dont l’empreinte sur le paysage est particulièrement marquante (Fig. 3, et voir infra Fig. 7 et 8). Construit en pierres et en terre – et probablement en bois – cet ouvrage défensif, partiellement fouillé, barre sur plus de 200 m de longueur la presqu’île du Châtelet, délimitant un espace de plus de 10 ha.


Un site mal connu
La documentation archéologique disponible provient essentiellement de prospections de surface. Composée de plusieurs collections, surtout privées, elle n’a fait l’objet d’aucune synthèse. Les données archéologiques les plus consistantes, bien que lacunaires, concernent l’architecture du rempart et proviennent d’un sondage de 18 m² réalisé en 1985 par N. Rouzeau (Fig. 4 et 5).

Partiellement fouillé, sur environ un mètre de profondeur, l’ouvrage défensif est constitué d’un talus présentant plusieurs lignes de parement de pierres présentant des traces de calage de poteaux, ce qui laisse supposer différentes phases de construction et la présence d’une palissade. La fortification est complétée par deux fossés : le premier, large d’environ 2,50 m à l’ouverture et probablement profond, est immédiatement situé en contrebas du talus, le second, plus modeste (moins d’un mètre de largeur et de profondeur), est placé en avant du premier.

Le mobilier céramique collecté à l’occasion de ce sondage atteste une occupation du site au cours de la Tène D. Toutefois, étant donné le caractère partiel et incomplet du sondage, cet horizon chronologique, bien que plausible, n’est pas nécessairement représentatif de la période d’utilisation du rempart dont la chronologie est probablement plus large.
Au reste, le mobilier lithique et céramique provenant des nombreuses prospections de surface effectuées sur le site témoigne d’une occupation plus précoce du site, au Bronze ancien et/ou au Néolithique final. Les ramassages de surface ont notamment livré des tessons à décor de cordon digité (Fig. 6), que l’on peut attribuer au Bronze ancien. Quant au corpus lithique, malheureusement en partie dispersé ou perdu, certaines pièces – armatures de flèche à pédoncule, à base convexe, à crans opposés – accréditent l’hypothèse d’une occupation du site dès le Néolithique final.

Un potentiel archéologique remarquable, mais menacé
Outre le rempart monumental, le site présente, en arrière d’une avancée rocheuse appelée « Le Petit Châtelet », un second talus de 21 m de longueur flanqué d’un fossé peu marqué d’environ 4 m de largeur et le long duquel s’organise un empierrement suggérant la présence d’une substruction.
Au centre de l’espace enclos, se situe une vaste dépression circulaire au centre de laquelle on perçoit un aménagement empierré (retenue d’eau ?). À l’ouest de la dépression, on peut aussi observer, sur une trentaine de mètres de longueur, un alignement de 23 pierres dressées.
Bien que protégé au titre des codes du Patrimoine et de l’Environnement, le site de la Pointe du Châtelet n’en subit pas moins une forte pression touristique, ce qui entraîne une dénudation des sols et une érosion préjudiciable à l’intégrité de ses vestiges immobiliers et mobiliers.
Un projet de prospection thématique interdisciplinaire
L’intérêt du site, l’ampleur de ses structures, mais également les menaces qui pèsent à terme sur sa conservation, justifient la mise en oeuvre de travaux visant à synthétiser et compléter les données existantes. Dans le même temps, l’étude du site soulève d’importantes difficultés méthodologiques.
La fouille du rempart supposerait la mise en oeuvre d’une longue tranchée transversale (de 25 à 30 m au moins). Par ailleurs, étant donné la puissance attendue de la stratigraphie – de l’ordre de 4 m au moins sous le talus – il conviendrait d’aménager plusieurs paliers de sécurité sur une largeur de 10 à 15 m. La réalisation de tels terrassements implique des moyens mécaniques, puisque l’on peut situer le cubage prévisionnel entre 250 et 450 m³… Or les mesures de protection qui s’appliquent au site interdisent cette option, ainsi que toute fouille extensive.
Ces contraintes conduisent à privilégier des approches moins pénalisantes sur l’environnement. Dans cette perspective, sont proposées des méthodes non intrusives destinées à cibler d’éventuelles investigations ultérieures sur des fenêtres limitées mais susceptibles de documenter la stratigraphie et la chronologie du site.
Démarche et méthodes envisagées
Le projet d’étude consiste en une prospection thématique interdisciplinaire articulée autour de 4 axes :
1 – Inventaire, récolement et étude des collections de mobilier
L’objectif est de produire une synthèse des données existantes et de caractériser les horizons chronologiques du site. On s’attachera en outre à localiser, aussi précisément que possible, la provenance des objets sur le site.
2 – Analyse détaillée de la micro-topographie du site
Ce volet se fondera sur l’analyse sur SIG (système d’information géographique) des données LiDAR (light detection and ranging) brutes acquises par l’IGN et le SHOM (service hydrographique et océanographique de la Marine) pour la réalisation du référentiel altimétrique Litto3D. Ce volet s’attachera à identifier des anomalies topographiques susceptibles d’indiquer des structures en creux et en élévation (Fig. 3, 7 et 8). Une analyse minutieuse de la topographie fournira en outre une grille de lecture complémentaire des prospections systématiques effectuées sur le terrain.


3 – Prospection géophysique
Compte tenu de la surface de l’éperon et du contexte géologique (substrat rocheux formé d’orthogneiss fortement diaclasé), est envisagée une cartographie de l’ensemble du site par prospection électromagnétique en considérant deux profondeurs d’investigation (0-1 m et 1-2 m). Celle-ci pourra rendre compte de la profondeur d’apparition du substrat rocheux et détecter la présence de zone de creux (diaclases, structures). Les zones les plus faciles d’accès feront l’objet d’une prospection magnétique en adoptant une profondeur d’investigation d’un mètre. Cette méthode, récemment employée avec succès sur d’autres sites de l’Île d’Yeu (Pointe de la Tranche, Ker Daniaud, Pointe du Port de la Meule), devrait permettre de discriminer structures archéologiques et structures naturelles.
4 – Prospection phyto-archéologique
Conjointement à la réalisation des prospections géophysiques, des relevés botaniques sont envisagés selon un carroyage systématique constitué d’unités d’enregistrement de 10 m de côté. La démarche vise à appréhender, à l’échelle du site, la distribution spatiale des espèces végétales selon leurs affinités écologiques. Étant donné le contexte pédologique (sols assez superficiels et plutôt bien drainés sur substrat rocheux), on s’attachera en particulier à étudier les occurrences éventuelles d’espèces affectionnant les sols frais voire humides, possiblement indicatrices de sols profonds et susceptibles de signaler la présence de structures en creux comblées. Conjuguée aux prospections magnétiques dont elle pourra faciliter l’interprétation, la méthode permettra en outre, au travers d’une cartographie des espèces protégées, de délimiter les secteurs incompatibles avec la mise en oeuvre de sondages archéologiques.
Sans préjuger des résultats des prospections de terrain, tant géophysique que botanique, on peut attendre de ces démarches des éléments d’appréciation de l’organisation spatiale du site et de ses potentialités archéologiques. On peut également en espérer des perspectives concrètes et réalistes pour la mise en oeuvre, à plus long terme, d’une stratégie de fouille pluriannuelle.
Brétignolles-sur-Mer : Le Marais Girard (Vendée)
Par Thomas Vigneau
Présentation du site

Localisé au sud-est de station balnéaire de Brétignolles-sur-Mer (Fig. 1), à environ 500 m du centre-ville, le site du Marais Girard s’étend sur l’estran entre la rive gauche du ruisseau de la Normandelière et le platier des Roches du Repos (Fig. 2 et 3). Il correspond à un paléo-estuaire associé à des séquences quaternaires dont la mise en place remonte au Pléistocène moyen ou supérieur.

La plage actuelle est située en contrebas d’un cordon dunaire en partie artificiel en arrière duquel se développe le vallon humide de la Garenne du Marais Girard. Exception faite de l’emprise occupée par la base nautique de la Normandelière, immédiatement située en arrière du rivage, cette basse plaine principalement vouée à l’agriculture reste peu impactée par les aménagements urbains et touristiques.

Toutefois, un projet de port de plaisance en eau profonde est actuellement en discussion sur la rive gauche du ruisseau de la Normandelière à proximité immédiate du site du Marais Girard. Il constitue une menace pour la conservation des séquences sédimentaires quaternaires dont l’intégrité est par ailleurs menacée par les démaigrissements récurrents subis par la plage.
Historique des recherches et contexte archéologique
Prospecté par R. Joussaume depuis la fin des années 1960, l’estran du Marais Girard a livré, au nord-ouest de la plage de la Normandelière, des traces d’occupation campaniforme (tessons de céramique à décor incisé et pièces lithiques issues de débitage côtier) sous la dune actuelle, dans des niveaux interprétés comme des limons éoliens (Joussaume 1970).
Suite à la mise en évidence du site (EA 85035 0002), des campagnes de prospection, principalement conduites sous l’égide du Groupe Vendéen d’Études Préhistoriques (GVEP), se sont multipliées sur le littoral brétignollais, notamment depuis la découverte en 1988, sur la plage voisine de La Parée, d’un gisement paléontologique à Elephas antiquus associé à une séquence tourbeuse vraisemblablement datée de l’interglaciaire Éémien (~ 132-122 ka BP).
Les nombreuses prospections conduites depuis près d’une trentaine d’années attestent la fréquence de sols organiques dont le démantèlement tend aujourd’hui à s’accentuer du fait d’une recrudescence de l’érosion marine. Le constat vaut particulièrement pour le site du Marais Girard où deux séquences tourbeuses, désignées T1 et T2 par leur inventeur (Labrude et al. 2000) ont été mises en évidence en 1995. La première (T1 / EA 85035 0030) est située dans la partie inférieure de l’estran, la seconde (T2) est visible plus haut sur la plage, au pied de la dune actuelle (Fig. 3).
Les données collectées sur les deux tourbières proviennent pour l’essentiel de prospections réalisées à la faveur de l’apparition fugace des paléosols organiques. Néanmoins, l’étude de ces séquences, plus particulièrement des niveaux se rattachant à T2, a depuis peu bénéficié de nouvelles données (notamment d’une datation radiocarbone) en lien avec les investigations réalisées à l’automne 2014 par l’Inrap lors d’un diagnostic préalable à la construction du port de plaisance (Raja et al. 2015 ; Rousseau et al. 2015). Par ailleurs, un programme d’études, initié en 2015 à l’occasion d’une prospection thématique (Vigneau 2016), est en cours pour restituer à travers un temps historique très long la dynamique paléogéographique de l’estuaire du Marais Girard.
Le site : état de la question
Au même titre que le site de la Parée, où des niveaux tourbeux pléistocènes et holocènes sont observés depuis le début du XXe siècle, le Marais Girard constitue un site privilégié pour l’étude des paléoenvironnements quaternaires.
La position stratigraphique des séquences organiques conduit à en attribuer l’origine à deux interglaciaires distincts – Holocène (Subboréal) pour les niveaux du haut de l’estran (T2), interglaciaire anté-wechselien (vraisemblablement Éémien) pour les niveaux situés plus bas (T1).
Située à une altitude légèrement inférieure au niveau marin actuel (vers -1,25 NGF), la tourbière T1 présente des macro-restes végétaux et notamment quelques troncs d’arbres couchés. Ces vestiges caractérisent un environnement palustre soustrait à l’influence saline, dont le développement s’est effectué au voisinage des plus hautes mers de l’époque, à une altitude supérieure de 2 à 3 m au niveau marin moyen. Compte tenu des cotes actuelles des pleines mers de vives eaux (autour de 6 m), on peut estimer que le site se rapporte à un niveau marin inférieur de 3 à 7 m au niveau actuel.
Une prospection effectuée en janvier 2001 sur le site a livré une molaire et quelques vestiges osseux attribuables à l’éléphant antique (Large 2008), accréditant ainsi l’hypothèse d’une tourbière antérieure à la fin de l’Interglaciaire Éémien, possiblement contemporaine du site de La Parée.
Le sommet de la tourbière est scellé par un sol hydromorphe de teinte gris-bleu, très compact, formé à partir d’argiles finement sableuses. Témoignant d’un contexte engorgé, ce Gley suggère un dépôt d’alluvions fluvio-marines attribuable à une phase de transgression marine. Il est coiffé par un horizon sableux consolidé par un ciment riche en oxydes ferriques, en lien avec un épisode régressif postérieur. On retrouve le Gley argileux à la base d’une micro-falaise située en haut de l’estran (Fig. 4), au pied de la dune artificielle (vers 3,50 m ~ 3,80 m NGF). La partie supérieure de cet horizon d’environ 50 cm d’épaisseur, a livré un lot de pièces lithiques constitué de galets aménagés et d’éclats laminaires retouchés selon une technique proche du débitage Levallois (Labrude et al. 2000). Cette industrie attribuable au Paléolithique moyen rend compte d’une occupation — sinon d’une fréquentation — du rivage par des groupes de Néandertaliens postérieurement à un maximum transgressif qui a atteint ou dépassé le niveau marin actuel. Le contexte stratigraphique de ces argiles plaide pour une attribution à l’Éémien.

Les argiles fluvio-marines sont recouvertes par des dépôts hétérométriques à matrice sableuse à limoneuse dont la base comporte une abondante charge de graviers et cailloux de quartz suggérant une mobilisation par solifluxion en contexte périglaciaire. Au vu de leur physionomie et de leur contexte stratigraphique, ces dépôts de pente peuvent être attribués au Weichéslien.

Ces dépôts de pente sont scellés par des limons vasards plus ou moins argileux attestant un contexte estuarien holocène. Le sommet de la séquence (vers 4,30 m NGF) présente un horizon tourbeux d’environ 30 cm d’épaisseur (T2). Il renferme des éclats de débitage en silex côtier (Fig. 5) qui sont à mettre en parallèle avec les pièces lithiques collectées sur le site depuis les années 1970 et attribuées au Campaniforme. Des traces d’araire et des empreintes de sabots de bovidés ou d’ovicapridés (Fig. 6), observées à la surface de la tourbière, témoignent d’un environnement palustre potentiellement exondé et investi par les activités agricoles et pastorales.

Le diagnostic effectué par l’Inrap à l’automne de 2014 a d’autre part révélé, en arrière du cordon dunaire artificiel, à quelque 200 m au sud-est de la tourbière T2, la présence de séquences tourbeuses datées de 3620 ± 30 BP (soit 2035~1900 cal. BC). Vraisemblablement équivalentes aux dépôts organiques du Marais Girard, ces dépôts sont aussi à mettre en parallèle avec la tourbière holocène (3600 ± 110 BP) située au sud de la plage de La Parée, à plus d’un kilomètre au nord-ouest. L’ensemble de ces paléosols rend compte d’un vaste environnement marécageux dont le développement, antérieur à la transition Néolithique final / Bronze ancien, s’est vraisemblablement effectué en arrière d’un édifice dunaire aujourd’hui démantelé.
Perspectives de recherche
Si les données collectées jusqu’alors attestent le fort potentiel archéologique du littoral brétignollais, la documentation ayant trait aux dépôts quaternaires du Marais Girard reste encore lacunaire. On ignore notamment la puissance du colmatage sédimentaire du paléo-estuaire dont la mise en place remonte au moins à l’interglaciaire éémien.
Une cartographie de la conductivité électrique du sol, par prospection électromagnétique, pourrait fournir des éléments d’appréciation de la profondeur d’apparition du substrat rocheux et de l’hétérogénéité des sédiments sus-jacents. Cette approche pourrait déboucher sur la définition d’une stratégie d’échantillonnage et sur la mise en oeuvre d’une campagne de carottages systématiques. Couplée à des datations radiométriques ainsi qu’à des analyses paléo-environnementales (sédimentologie, malacologie), cette démarche permettrait d’élaborer un modèle stratigraphique plus précis que celui qui peut être proposé aujourd’hui (Fig. 7).

Pour plus d’informations :
JOUSSAUME R. 1970. « Nouveau site campaniforme en Vendée : le Marais-Girard, commune de Brétignolles », Bulletin de la société préhistorique française, 67-8, p. 243-245.
LABRUDE C., LARGE J.-M. et MANGEMATIN J. 2000. « Le Marais Girard à Brétignolles-sur-Mer (Vendée) : une nouvelle approche du site », Bulletin du groupe vendéen d’études préhistoriques, 36, p. 13-23.
LARGE J.-M. 2008. Le Marais Girard à Brétignolles-sur-Mer (Vendée), note inédite, 14 p.
ROUSSEAU J. (dir.), ARTHUIS R., GRASSET N., RICARD B. avec la collaboration de BOBET M., BRYAND J.-M. et FORRÉ Ph. 2015. Pays-de-la-Loire, Vendée, Brétignolles-sur-Mer, La Normandelière. Rapport final d’opération archéologique, Institut national de recherches archéologiques préventives Grand Ouest, 305 p.
RAJA Ph., ROUSSEAU J. et ARTHUIS R. 2015. Brétignolles-sur-Mer, Vendée, « La Normandelière ». Projet de Port : le chenal. Rapport final d’opération archéologique, Institut national de recherches archéologiques préventives, Direction Scientifique et Technique, Service des activités subaquatiques, 164 p.
VIGNEAU Th. 2016 (en cours). La Parée, Le Marais Girard, La Normandelière. Rapport d’opération d’archéologie sous-marine, Département de la Vendée.